Immigration, expatriation : pourquoi ce n’est pas la même histoire ?
Chaque année, des millions de personnes quittent leur pays pour s’installer ailleurs. Pourtant, elles ne sont pas toutes désignées de la même manière. Certaines deviennent des immigrés. D’autres sont qualifiées d’expatriés. À première vue, ces deux termes semblent décrire une réalité similaire : celle d’un individu qui vit dans un pays différent de celui où il est né. Mais derrière cette apparente proximité se cachent des représentations sociales, économiques et historiques profondément différentes.
Deux mots pour une même réalité ?
D’un point de vue strictement démographique, la définition semble simple.
Selon les critères utilisés par les organismes internationaux comme l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) ou les Nations Unies, un migrant est une personne qui change de pays de résidence pour une période durable.
Dans cette définition, il n’existe aucune distinction entre un cadre français installé à Singapour, un étudiant sénégalais vivant à Paris ou un réfugié syrien en Allemagne.
Tous ont migré.
Pourtant, dans le langage courant, les mots utilisés diffèrent considérablement.
- On parle volontiers d’expatriation lorsqu’un ingénieur français part travailler à Montréal.
- On parle davantage d’immigration lorsqu’un travailleur marocain s’installe en France.
La différence ne réside donc pas uniquement dans le déplacement lui-même.
Elle se situe aussi dans la manière dont les sociétés perçoivent ceux qui se déplacent.
Cette dimension est particulièrement visible dans les familles. Un enfant entend souvent qu’il a les yeux de sa mère, le sourire de son grand-père ou le tempérament de son père. Ces comparaisons participent à la création d’un récit familial dans lequel chacun trouve progressivement sa place.
Lorsque ces repères sont absents, l’identification peut devenir plus complexe.
L'histoire sociale des mots
Le terme « expatrié » provient du latin expatriare, qui signifie quitter sa patrie.
Longtemps, il a désigné des personnes vivant hors de leur pays d’origine sans connotation particulière.
Mais au cours du XXe siècle, son usage s’est progressivement transformé.
L’expatriation est devenue associée à certaines catégories sociales : cadres internationaux, diplomates, salariés de multinationales, entrepreneurs ou retraités aisés.
À l’inverse, le terme « immigré » s’est développé dans les pays occidentaux au moment des grandes vagues de migrations ouvrières.
En France, il évoque notamment les travailleurs venus d’Italie, d’Espagne, du Portugal, du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne pour répondre aux besoins économiques de l’après-guerre.
Les deux mots ont donc fini par porter des imaginaires différents.
- L’un évoque la mobilité choisie.
- L’autre renvoie souvent à la nécessité économique ou à la contrainte.
Une question de privilège ?
La sociologue britannique Karen O’Reilly, spécialiste des mobilités internationales, observe que l’expatriation est fréquemment associée à des formes de capital économique, culturel et social élevées.
Les expatriés disposent souvent de ressources qui facilitent leur installation :
- contrats de travail sécurisés ;
- accompagnement administratif ;
- logement pris en charge ;
- réseaux professionnels ;
- maîtrise de langues internationales.
À l’inverse, de nombreux immigrés doivent construire ces ressources une fois arrivés.
Cette différence ne signifie pas que l’expatriation est toujours facile ni que l’immigration est toujours subie.
Mais elle influence fortement l’expérience vécue.
Deux individus peuvent parcourir exactement la même distance géographique tout en n’affrontant pas les mêmes obstacles sociaux.
Le regard de la société d'accueil
L’expérience du déplacement dépend aussi du regard porté par le pays d’accueil.
Le sociologue Abdelmalek Sayad, figure majeure de la sociologie de l’immigration, rappelait que l’immigration ne peut jamais être étudiée séparément de la manière dont une société reçoit les nouveaux arrivants.
Certaines nationalités bénéficient spontanément d’une image positive.
D’autres sont associées à des stéréotypes ou à des débats politiques récurrents.
Ces représentations influencent :
- l’accès à l’emploi ;
- le logement ;
- les démarches administratives ;
- les relations sociales ;
- le sentiment d’appartenance.
Autrement dit, migrer ne consiste pas uniquement à changer de lieu.
Cela signifie également entrer dans un système de catégories sociales préexistantes.
Pourquoi certains refusent le terme « expatrié »
Depuis plusieurs années, certains chercheurs et journalistes interrogent l’usage du mot « expatrié ».
Leur critique est simple.
Pourquoi un Français vivant au Maroc serait-il un expatrié alors qu’un Marocain vivant en France deviendrait un immigré ?
La question ne vise pas à supprimer un terme au profit de l’autre.
Elle invite plutôt à réfléchir aux représentations implicites qui accompagnent ces catégories.
- Qui a le droit d’être perçu comme mobile ?
- Qui est considéré comme étranger ?
- Qui apparaît comme un aventurier international ?
- Qui devient un problème politique ?
Ces questions révèlent que les mots ne décrivent jamais uniquement la réalité. Ils participent aussi à sa construction.
Au-delà des catégories
Au fond, immigration et expatriation désignent moins deux expériences totalement différentes que deux manières de regarder le même phénomène.
- Toutes deux impliquent une rupture avec un environnement familier.
- Toutes deux confrontent l’individu à la question de l’adaptation.
- Toutes deux obligent à redéfinir son rapport à l’appartenance.
- La différence réside souvent dans les ressources disponibles, dans le regard de la société d’accueil et dans les représentations attachées à chaque catégorie.
Comme l’écrivait le philosophe et écrivain Amin Maalouf, les identités humaines ne se résument jamais à une seule appartenance. Elles se construisent au croisement de multiples héritages, expériences et rencontres.
Peut-être que la véritable question n’est donc pas de savoir si une personne est immigrée ou expatriée, mais de comprendre comment les sociétés décident de la nommer — et ce que ce choix révèle de leur propre rapport à l’altérité


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